Punishement park

Victimes d’un sévère plan de restructuration, les employés de iBazar.com ont renoué avec la pratique ancestrale de la grève. C’est à coups de matraques que des gens bienveillants ont tenté de les remettre dans le droit chemin.

La scène se passe dans un immeuble high tech, place Stalingrad à Paris, à deux pas des crackeurs de la rue d’Aubervilliers. Depuis plusieurs jours déjà, une partie des employés de iBazar squatte les lieux pour protester contre la violente restructuration que subit leur entreprise. Nous sommes le lundi 23 juillet. Alors que les grévistes offrent pacifiquement du café aux membres de la direction en espérant créer un début de dialogue, deux individus masqués surgissent dans les locaux, vraisemblablement introduits grâce « à la complicité d’un des agents de sécurité », comme nous l’affirmera un des employés. Après avoir bousculé sans ménagement les grévistes, les deux molosses sortent des lacrymos, gazent et tabassent tout ce qui bouge à l’aide de grosses matraques.

Casser du gréviste

Sonnés, les grévistes parviennent cependant à bloquer les deux brutos dans le hall jusqu’à l’arrivée de la police, qui n’a plus qu’à les cueillir. Surprise ! Les deux brutos en question sont en fait de vrais flics, venus casser du gréviste en dehors de leurs heures de service, comme cela se faisait dans certains pays fascistes, ou comme cela se fait encore dans certaines contrées aux valeurs fortement autocratiques. Pourtant, nous ne sommes ni dans une aciérie mussolinienne, ni dans une hacienda mexicaine, mais bien dans une des entreprises soi-disant modèle du secteur Internet : iBazar.com. Et les grévistes traumatisés ne sont autre que des  » wannabe  » golden boys, des pros du réseau bien rasés qui, il y a quelques mois encore, se croyaient maîtres du monde.

Avènement d’un monde en 2D

Pour la petite histoire, ibazar.com était encore tout récemment le leader français incontesté des ventes aux enchères sur le net. Un des rares secteurs rentables dans le monde des réalités virtuelles. Forte d’une campagne de pub tonico-déconnante et d’une équipe prête à sacrifier week-ends et vie de famille pour l’avènement d’un monde en 2D, l’entreprise iBazar devenait rapidement un média incontournable. L’outil ultime pour échanger sa collection de Pin’s contre une paire de palmes taille 45, le tout en trois clics de souris. Un marché juteux pour quelques-uns, un bon en avant pour l’humanité.

Killers Californiens

En début d’année, pourtant, les choses se gâtent. IBazar se fait racheter par eBay, le géant américain des enchères on-line. Les directeurs français d’iBazar encaissent du même coup un joli pactole, oubliant certes un peu vite leurs compagnons de route, et les belles promesses de lendemains qui chantent. En effet, la nouvelle direction américaine fait rapidement comprendre qu’elle ne paiera pas les heures sup’ accumulées, que les stocks options c’est  » has been  » et que, de toutes façons, ils n’ont plus vraiment besoin de garder 130 employés. Seule une poignée de techniciens sera nécessaire pour huiler les tuyaux et passer le relais aux killers californiens. On appelle cela un projet de restructuration ou, plus poétiquement, un dégraissage.

Drôle de coïncidence

La douche est froide. Nos salariés décident alors de faire grève, sous l’impulsion du CESIAL, un syndicat indépendant. Nous sommes en plein juillet. Il fait chaud. La direction, toujours très diplomate, liste un par un les grévistes, et donne une journée de congé payé à tous les autres, ceux qui ont compris que leurs petits intérêts égoïstes ne devaient pas entraver la bonne marche du système économique. C’est juste après le départ de ces employés modèles dûment récompensés que débarquent les deux rambos armés jusqu’au dents. Drôle de coïncidence, non ? !

Extraordinaire sens de l’anticipation

Dans un monde où on nous explique encore que le capitalisme est le meilleur des systèmes et où il est important de savoir sacrifier aujourd’hui pour construire demain, comment ne pas applaudir le subtil talent et l’extraordinaire sens de l’anticipation des dirigeants de iBazar (un des directeurs avait en effet déposé le nom de domaine eBay.fr en novembre 2000, prophétisant le rachat de sa boîte par l’Américain eBay) ? Comment ne pas être sensible aux stratégies du nouvel acquéreur qui aurait proposé plusieurs années de salaires aux quelques informaticiens clés de la boîte pour s’assurer leurs loyaux services, quand il n’accordait que de maigres primes de licenciement aux autres (et le plaisir de s’asseoir sur toutes les promesses), toujours selon l’un des employés mécontents ?

« Bosse à fond, tu vas te faire plein de pognon ! ».

Cette histoire, c’est un peu celle de l’arroseur arrosé. Ceux qui tentent aujourd’hui de se révolter sont les même qui se frottaient hier encore les mains, trop contents d’être du bon côté de la barrière, d’appartenir à la race des pionniers abandonnant le vieux monde derrière eux. Ironie du sort, nos jeunes et fringants soldats du net n’ont finalement eu d’autres recours que de se défendre à l’ancienne, en organisant une bonne vieille grève. En retour, ils ont reçu des lacrymos dans la tronche…

Cheval-de-Troie

Cette triste histoire met en évidence une vérité simple : les start-ups et l’hystérie de l’internet, avant de nous rendre riches et intelligents et de nous permettre de faire nos courses assis dans un fauteuil (trop génial !), auront surtout aidé le système libéral anglo-saxon à s’imposer comme une évidence. Instaurant comme par magie une précarité, des rythmes et des conditions de travail que nous ne connaissions pas il y a dix ans, la net-économie s’est révélée être, une fois débarrassée de ses couleurs chatoyantes, le cheval-de-Troie d’un ultra-libéralisme sans état d’âme.

Vieux remèdes

Depuis mardi, les grévistes ont obtenu de renégocier avec la direction, qui a dû changer certaines de ses positions. La preuve peut-être que les vieux remèdes comme la grève peuvent encore s’appliquer aux nouveaux modèles économiques, et déboucher sur des résultats moins virtuels que de simples promesses sans lendemain. Mais, au fait, qui étaient ces policiers masqués ? Et qui les a envoyés ? Mardi 24 juillet, la police des polices s’était déplacée au siège d’Ibazar. Et avait cru bon de préciser à la direction de l’entreprise que, malgré la mondialisation, les lois françaises n’étaient pas encore les mêmes que les lois américaines.